Hygiène dentaire au Québec : 50 ans de prévention, d’autonomie et de collaboration
En un demi-siècle, la profession d’hygiéniste dentaire au Québec est passée d’une pratique encore peu connue du grand public à un rôle de plus en plus affirmé dans la prévention et l’accès aux soins buccodentaires. Dans l’épisode 6 du balado, Jean-François Lortie, H.D., président de l’Ordre des hygiénistes dentaires du Québec (OHDQ), revient sur cette évolution, les défis de main-d’œuvre, la reconnaissance professionnelle et les possibilités qui pourraient façonner les prochaines années.
Une profession qui a grandi avec son ordre
Pour Jean-François Lortie, impossible de raconter l’histoire de l’OHDQ sans raconter simultanément celle de la profession.
« C’est 50 ans pour l’Ordre, puis c’est en même temps 50 ans pour la profession », rappelle-t-il.
Si l’hygiène dentaire existait déjà depuis plusieurs décennies ailleurs en Amérique du Nord, notamment aux États-Unis et en Ontario, c’est en 1975 que la profession prend officiellement naissance au Québec, parallèlement à la création de ce qui s’appelait alors la Corporation des hygiénistes dentaires du Québec.
Les premières cohortes étaient issues d’un programme universitaire offert à l’Université de Montréal. Par la suite, la formation s’est développée dans le réseau collégial. Aujourd’hui, selon les chiffres cités par Jean-François Lortie dans l’entretien, dix cégeps offrent la technique d’hygiène dentaire et environ 300 à 325 nouvelles personnes diplômées rejoignent chaque année une profession qui compte quelque 7 300 hygiénistes dentaires.
Cette croissance s’est accompagnée d’un changement beaucoup plus profond : celui du rapport de la population québécoise à la prévention.
Quand la prévention devient une habitude
Jean-François Lortie se souvient d’une époque où la visite à la clinique dentaire était encore fortement associée à la douleur et au traitement d’un problème déjà présent.
L’hygiéniste dentaire a donc eu, selon lui, un important rôle d’éducation et d’information auprès de la population afin de faire connaître les façons de prendre soin de sa santé buccodentaire.
Il illustre cette transformation par une anecdote tirée de sa propre pratique. Lorsqu’il a obtenu son diplôme en 1995, explique-t-il, demander à un patient atteint d’une maladie parodontale de revenir trois mois plus tard ne garantissait absolument pas son retour dans ce délai.
« Je dois vous revoir dans trois mois. Je les revoyais trois ans après », raconte-t-il.
La situation qu’il décrit aujourd’hui est bien différente :
« On leur dit : “Je vais vous revoir dans trois mois.” Ils sortent leur téléphone : “Est-ce que je peux prendre mon rendez-vous tout de suite?” »
Pour le président de l’OHDQ, cette évolution témoigne du chemin parcouru par le message de prévention. Elle contribue également, selon lui, à une hausse importante de la demande de soins préventifs.
À cela s’ajoute une autre réalité qu’il souligne : des personnes âgées conservent davantage leurs dents naturelles. Il oppose notamment la génération de ses grands-parents, qui portaient des prothèses dentaires, à celle de ses parents, qui ont toujours leurs dents.
Résultat : les besoins en soins se multiplient à travers différentes générations.
7 300 hygiénistes dentaires… et une demande qui demeure supérieure
Cette évolution comporte toutefois son revers : malgré la croissance de la profession, le nombre actuel d’hygiénistes dentaires ne suffirait pas à répondre à la demande observée.
Jean-François Lortie estime qu’un effectif d’environ 9 000 hygiénistes dentaires serait nécessaire pour mieux répondre aux besoins, en se basant sur le ratio d’hygiénistes dentaires par habitant qu’il évoque dans l’entretien.
Or, le défi n’est pas simplement d’augmenter le nombre d’admissions dans les programmes.
Les cégeps, affirme-t-il, sont déjà pleins en première année et ne peuvent former davantage de personnes que ce que leur capacité leur permet d’accueillir.
Face à cette situation, le mot qu’il répète est sans équivoque :
« Collaboration, collaboration, collaboration. »
Sortir des silos pour répondre à la pénurie
Pour Jean-François Lortie, une partie de la réponse passe par une meilleure coordination entre les ordres professionnels, les ministères, les établissements d’enseignement et les autres acteurs concernés.
Il considère que ces organisations ont trop longtemps travaillé séparément, alors que la situation exige au contraire des solutions concertées.
L’un des exemples qu’il présente concerne les personnes immigrantes déjà établies au Québec et possédant une formation acquise à l’étranger. L’OHDQ évalue notamment, explique-t-il, des dossiers de dentistes formés à l’étranger qui souhaitent devenir hygiénistes dentaires.
Leurs compétences sont évaluées et reconnues en partie, puis les compétences manquantes sont déterminées. Un programme accéléré existe pour permettre de compléter cette formation, mais, au moment de l’entretien, Jean-François Lortie indique qu’un seul cégep l’offre.
Il évoque ainsi une liste approchant les 300 personnes qui se trouvent déjà au Québec et qui pourraient éventuellement exercer comme hygiénistes dentaires après avoir complété les compétences requises.
Cette situation illustre, à ses yeux, l’importance d’une collaboration entre les différents acteurs du système.
Une autonomie professionnelle construite sur plusieurs décennies
L’évolution de la profession ne s’est pas limitée à la prévention.
Jean-François Lortie revient également sur un long parcours vers une reconnaissance accrue des compétences des hygiénistes dentaires.
À ses débuts, explique-t-il, la profession évoluait dans un modèle de supervision par un autre professionnel. Ce cadre pouvait se comprendre au moment de l’implantation d’une nouvelle profession, mais les compétences ont progressivement évolué.
Plusieurs tentatives de modification du cadre professionnel ont toutefois échoué au fil des décennies. Il évoque des projets dans les années 1980, 1990 et au début des années 2010 qui n’ont finalement pas abouti.
Ces échecs n’ont pourtant pas arrêté le travail de représentation.
« À chaque fois, on a avancé un peu plus loin, on a eu des déceptions, mais on se retrousse les manches. On recommence. »
Selon lui, les avancées obtenues en 2020 sont donc le résultat du travail accumulé par toutes les personnes ayant porté ces dossiers au fil des années.
La pandémie comme accélérateur de collaboration
Jean-François Lortie identifie également la pandémie comme un moment marquant pour la collaboration interprofessionnelle.
Des professionnels provenant de plusieurs disciplines ont alors participé aux campagnes de vaccination. Il cite notamment des médecins vétérinaires, des acupuncteurs, des denturologistes et des hygiénistes dentaires.
Cette expérience a, selon lui, contribué à accélérer une réflexion plus large sur la reconnaissance des compétences et l’élargissement des pratiques.
Le principe qui l’intéresse est simple : permettre au patient de rencontrer le bon professionnel au bon moment afin de favoriser un meilleur accès aux soins.
Dans le domaine buccodentaire, cette réflexion suppose notamment de mieux utiliser les compétences de chacun et de revoir certains modèles de fonctionnement des cliniques afin d’améliorer l’efficacité des rendez-vous et des équipes.
Jusqu’où pourrait évoluer la pratique?
Lorsqu’on lui demande d’imaginer les prochaines décennies, Jean-François Lortie refuse évidemment de prédire avec certitude ce que sera la profession dans 50 ans. Il évoque notamment les changements que pourrait entraîner l’intelligence artificielle, qu’il présente comme un outil d’accompagnement plutôt que comme une certitude de remplacement du professionnel.
À plus court terme, il regarde ce qui se fait déjà ailleurs au Canada.
Dans certaines provinces, explique-t-il, les hygiénistes dentaires peuvent administrer un anesthésiant afin d’améliorer le confort d’un patient pendant un détartrage ou un débridement parodontal. Ailleurs, elles peuvent prescrire les radiographies nécessaires à leur pratique ou même être propriétaires d’un appareil radiologique.
Ces exemples servent pour lui de points de comparaison permettant de réfléchir à l’évolution possible de la profession au Québec.
Il évoque également un dossier portant sur l’élargissement du diagnostic. Son propos demeure toutefois précis : il ne s’agit pas, selon lui, de permettre à chaque professionnel de poser tous les diagnostics, mais d’examiner la possibilité de diagnostiquer certaines conditions directement liées à son propre champ d’exercice et aux soins qu’il fournit.
Des possibilités professionnelles de plus en plus diversifiées
Aux futures personnes diplômées, Jean-François Lortie adresse surtout un message de fierté.
« Soyez fiers d’être hygiéniste dentaire, dites-le, allez au bout de vos rêves. »
Il souligne la diversité des avenues aujourd’hui accessibles : travailler dans un cabinet dentaire, ouvrir son propre cabinet, œuvrer auprès de populations vulnérables, intégrer le réseau de la santé ou participer à des initiatives communautaires.
Il annonce également dans l’entretien l’ouverture prévue, en 2026, d’une première clinique d’hygiène dentaire sans but lucratif destinée à offrir des soins à des populations vulnérables.
« Le terrain de jeu, comme je dis souvent, il est grand maintenant. »
La santé buccodentaire comme partie d’un tout
Au-delà de l’évolution propre à la profession, l’épisode ouvre finalement sur une conception plus large de la santé.
« La bouche fait partie du corps humain », rappelle Jean-François Lortie.
Il insiste sur le fait que la collaboration ne devrait pas se limiter aux professions du domaine buccodentaire. Il évoque également les médecins, les infirmières, les orthophonistes, les ergothérapeutes et d’autres professionnels du réseau.
Il mentionne des travaux portant notamment sur les liens entre la santé buccale et le diabète, ainsi que des recherches s’intéressant à l’Alzheimer et à la démence. Il cite aussi l’exemple de certaines interventions cardiovasculaires pour lesquelles l’état de la bouche est pris en considération avant une chirurgie.
Son propos s’étend même à la dimension psychologique : ne pas aimer son sourire ou ne pas s’apprécier peut, selon lui, avoir un effet sur le bien-être psychologique.
La perspective qu’il défend dépasse donc la dent ou la gencive considérée isolément.
Il s’agit, dit-il, de voir « un être humain qui a besoin de soins ».
Une conversation sur le passé qui regarde surtout vers l’avenir
À travers les 50 ans de l’OHDQ et de la profession, Jean-François Lortie raconte finalement une histoire faite de prévention, de rendez-vous manqués, de persévérance et de collaboration.
Mais l’épisode ne se limite pas à dresser un bilan.
Pénurie d’hygiénistes dentaires, reconnaissance des compétences acquises à l’étranger, autonomie professionnelle, élargissement des pratiques, intelligence artificielle, accès aux soins et santé globale : autant de dossiers qui montrent que l’évolution de la profession est loin d’être terminée.
Pour entendre Jean-François Lortie développer ces réflexions, raconter les étapes qui ont façonné la profession et partager sa vision de l’avenir de l’hygiène dentaire au Québec, écoutez l’épisode 6 du balado dans son intégralité.


